La Central Intelligence Agency croit au pouvoir de l’intelligence et de la théorie, et nous devrions prendre cela très au sérieux

Le document de recherche de 1985 récemment publié, intitulé France : la défection des intellectuels de gauche, examine – sans aucun doute à des fins de manipulation – l’intelligentsia française et son rôle fondamental dans l’élaboration des tendances qui génèrent la stratégie politique.

Suggérant qu’il aurait existé un équilibre idéologique relatif entre la gauche et la droite dans l’histoire du monde intellectuel français, le rapport met en évidence le monopole de la gauche dans l’immédiat après-guerre – auquel, nous le savons, l’Agence était férocement opposée – en raison du rôle clé joué par les communistes dans la résistance au fascisme, et finalement dans la victoire. Bien que la légitimité de la droite ait été massivement discréditée en raison de sa contribution directe aux camps de la mort nazis, ainsi que de son agenda généralement xénophobe, anti-égalitaire et fasciste (selon la description de la CIA), les agents secrets non identifiés qui ont rédigé cette étude esquissent avec un plaisir palpable le retour de la droite depuis le début des années 1970 environ.


C’est dans ce contexte que les mandarins masqués ont recommandé et appuyé la critique implacable déployée par une nouvelle génération de penseurs antimarxistes, à l’instar de Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann et Jean-François Revel, contre « la dernière clique des savants communistes » (composée, selon les agents anonymes, de Sartre, Barthes, Lacan et Louis Althusser). Étant donné les penchants à gauche de ces antimarxistes dans leur jeunesse, ils constituent le modèle parfait pour construire des récits trompeurs fusionnant une prétendue évolution politique personnelle avec la marche progressive du temps. Comme si la vie individuelle et l’Histoire étaient simplement une question de « croissance », et donc de la reconnaissance qu’une transformation sociale égalitaire profonde est une chose appartenant au passé (aussi bien personnel qu’historique).


Même des théoriciens, qui n’étaient pas aussi opposés au marxisme que ces réactionnaires intellectuels, ont contribué de manière significative à cet environnement de désillusion à l’égard de l’égalitarisme transformateur, de désintéressement pour la mobilisation sociale et de « réflexion critique » dépourvue de toute politique radicale. Ce fait s’avère extrêmement important pour comprendre la stratégie globale de la CIA et ses vastes et profondes tentatives pour démanteler la gauche culturelle, en Europe et ailleurs. En reconnaissant que son éradication totale était peu probable, l’organisation d’espionnage la plus puissante du monde a cherché à éloigner la culture de gauche de la politique anticapitaliste et transformatrice résolue, vers des positions réformistes de centre-gauche qui sont moins ouvertement critiques envers la politique nationale et étrangère des États-Unis.


Il est sans doute vrai, et cela mérite d’être souligné, que la réception anglophone de la théorie française, ainsi que l’a judicieusement indiqué John McCumber, a eu d’importantes implications politiques en tant que pôle de résistance face à la fausse neutralité politique, à la technicité détachée de la logique et du langage, ou au conformisme idéologique à l’œuvre dans les traditions de la philosophie anglo-américaine soutenues par McCarthy. Cependant, les pratiques théoriques des figures qui ont tourné le dos à ce que Cornelius Castoriadis a appelé la tradition de la critique radicale – c’est-à-dire de résistance anticapitaliste et anti-impérialiste – ont certainement contribué à la dérive idéologique éloignant l’intelligentsia de la politique transformatrice.

Selon l’agence d’espionnage elle-même, la théorie française postmarxiste a directement contribué au programme culturel de la CIA, visant à amener la gauche vers la droite, tout en discréditant l’anti-impérialisme et l’anticapitalisme, créant ainsi un environnement intellectuel dans lequel ses projets impériaux pourraient être poursuivis à l’abri de tout examen critique sérieux de la part de l’intelligentsia.


À travers des descriptions qui, comme dans l’ensemble du document, devraient nous inviter à réfléchir de manière critique sur la situation académique actuelle dans le monde anglophone et au-delà, les auteurs du rapport mettent en avant la manière dont la précarisation du travail académique a contribué à la démolition de la gauche radicale. Si les gauchistes résolus ne peuvent pas s’assurer des moyens matériels nécessaires pour mener à bien leur travail, ou si nous sommes plus ou moins contraints subrepticement de nous conformer au statu quo afin de trouver un emploi, de publier nos écrits ou de trouver un public, les conditions structurelles nécessaires pour une communauté de gauche engagée sont affaiblies. La professionnalisation [vocationalization] de l’enseignement supérieur est un autre outil employé à ces fins, puisqu’elle vise à transformer les individus en rouages technoscientifiques de l’appareil capitaliste plutôt qu’en citoyens autonomes dotés d’outils fiables pour la critique sociale.


Quelles leçons pouvons-nous tirer de ce rapport, en particulier dans l’environnement politique actuel et son assaut continu contre l’intelligentsia critique ? Tout d’abord, cela devrait nous rappeler que si certains présument que les intellectuels sont impuissants et que nos orientations politiques n’ont pas d’importance, l’organisation, qui fut l’une des éminences grises les plus puissantes de la politique mondiale, ne partage pas cet avis. La Central Intelligence Agency, ainsi que son nom le suggère ironiquement, croit au pouvoir de l’intelligence et de la théorie, et nous devrions prendre cela très au sérieux.


C’est l’une des raisons pour lesquelles nous pourrions considérer que l’opposition intellectuelle à la gauche radicale, qui domine l’université américaine, est une prise de position politique dangereuse : n’est-elle pas directement complice de l’agenda impérialiste de la CIA à travers le monde ?


Il est essentiel de favoriser précisément ce que les combattants culturels clandestins veulent détruire, à savoir une culture de la gauche radicale avec un large cadre institutionnel pour soutien, un appui étendu du public, une influence médiatique importante et un pouvoir expansif de mobilisation.

via Quand la CIA s’attelait à démanteler la gauche intellectuelle française | Mediapart

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