Chronique d’un orphéon médiatique

L’urgence commande le simplisme, le journalisme « non partisan » devient militant, l’heure est aux slogans : « Abstention, piège à cons », titre sur toute la hauteur de sa couverture l’hebdomadaire Télérama (4). Et à la censure  : sur un total de 83 tribunes libres traitant du scrutin — 46 pour Le Monde, 37 pour Libération  (5) —, qui n’engagent pourtant pas le journal qui les héberge, deux seulement, parues le même jour dans Le Monde, passent le cap de la publication pour mettre en question le vote Chirac (6). Certaines n’évitent ni l’ampoule ni le franc dérapage, dont seuls les jeunes manifestants seront dans un premier temps suspects. « Dire NON au Couperet, à la Haine, à l’Intolérance, au Racisme, à l’Antisémitisme et à la Cancérisation, c’est inventer une nouvelle grammaire et ça s’épelle C-H-I-R-A-C », affirment sans rire les facétieux frères Cohn-Bendit (7).


Enfin, pour « mobiliser » l’électorat, on scrute au microscope le passé de M. Le Pen, montré le plus souvent en contre-plongée et au grand angle sous son jour de bouledogue. En guise d’explication — qui jamais, à aucun moment, n’est sérieusement tentée durant cette irrationnelle période — des motifs de ses électeurs, des documentaires sur Vichy, la déportation, la Shoah sont sortis des tiroirs où on les avait laissés jusque-là dormir pour cause de saturation. Etrangers et immigrés, dont on oublie un instant la progéniture turbulente et les trafics de la veille, réapparaissent heureux comme Dieu en France, réchauffés comme aux couleurs unies d’une marque de tricots. Pour le week-end, la rubrique touristique de France-Info est assortie d’une étape inédite : l’isoloir. On salue la position républicaine du Medef mais, pour ne pas « démobiliser » les électeurs, on garde sous le boisseau : l’attitude fort résistante du patronat français durant l’Occupation ; le financement par les néogaullistes des très républicains Services d’action civique (SAC) ; le sang des douze morts de la grotte d’Ouvéa, le 5 mai (!) 1988 ; l’accession du FN à la mairie de Dreux, en 1982 et 1983, pour défaut de la droite au « front républicain » ; et, durant les cinq derniers jours, les sondages désastreux pour le candidat du Front national.

via Chronique d’un orphéon médiatique, par Edgar Roskis (Le Monde diplomatique, juin 2002)

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