« Agir en primitif, prévoir en stratège »

Ce qui frappait dans le cortège de tête, c’était moins la ressemblance avec les mouvements sociaux antérieurs (de la grève contre la « réforme » de la Sécurité sociale de 1995 à celle contre la « réforme » du système des retraites en 2010) que les similitudes avec des combats nés loin des grandes villes et ancrés sur des territoires précis. Courage et détermination face à la répression, créativité des modes d’expression et d’intervention, hétérogénéité solidaire des pratiques et des acteurs sont aussi les traits saillants de l’opposition à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, cristallisée autour de la zone à défendre (ZAD), et du mouvement No TAV.


Le même genre de mesures a été pris en France, avec les assignations à résidence et les interdictions de territoire prononcées en décembre 2015 en vertu de l’état d’urgence à l’encontre de quelques militants et notamment de « zadistes » soupçonnés de vouloir manifester contre la COP21. À plus vaste échelle, lors du mouvement contre la loi travail de 2016, des arrêtés préfectoraux ont interdit de manifestation plusieurs dizaines de personnes. À ces mesures restrictives de la liberté de circulation s’est ajoutée une répression d’une ampleur inédite : au 17 juin 2016, plus de 750 personnes faisaient l’objet de poursuites (2). En novembre 2016, des individus ont commencé à recevoir des interdictions de manifester leur soutien à la ZAD. Avec un jeune homme éborgné à Rennes et un autre plongé dans le coma, la répression physique n’a pas été en reste durant les manifestations du printemps 2016. En juillet, 68 réclamations avaient été présentées au défenseur des droits contre des violences policières injustifiées (3).

Malgré cela, les effectifs et la résolution du cortège de tête n’ont cessé de croître. Une telle constance dans la mobilisation se remarque également dans le val de Suse et à Notre-Dame-des-Landes. Dans ce dernier cas, le gouvernement a toujours ignoré aussi bien les rapports d’experts gouvernementaux hostiles au projet d’aéroport que les injonctions de la Commission européenne à respecter les directives sur les zones humides. Par le tour de passe-passe d’un référendum local, limité à la Loire-Atlantique, c’est-à-dire à un périmètre où le « oui » l’emportait à coup sûr, il a conféré un semblant de légitimité à une éventuelle évacuation — à condition d’ignorer la trêve hivernale. Pourquoi n’y avait-il toujours pas procédé fin décembre, sachant que l’approche du mauvais temps risquait de compliquer les opérations ? Les responsables des forces de l’ordre ont averti les autorités que cette opération serait très difficile à accomplir sans casse humaine.

via « Agir en primitif, prévoir en stratège », par Serge Quadruppani (Le Monde diplomatique, février 2017)

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