La France et sa politique interventionniste en Syrie

LU VICTOR, je fais suite à ce dont tu me parlais l’autre soir concernant la « fausse déclaration » de Fabius (qui est vraie). Le lendemain matin je me suis dit il faut quand même que je lise ce fameux article du monde en question, par curiosité. Quand tu le lisais l’autre soir déjà, je me disais que ça ressemblait bien à un article des « décodeurs », leur service « fact checking ». Cet article est d’un niveau de propagande assez exceptionnel (pas une surprise venant du monde, et tout particulièrement des décodeurs) et essaie de noyer la déclaration de Fabius à travers une tentative de mise en contexte qui est totalement hors-sujet (ce qu’a dit Fabius à d’autres moment n’enlève rien à cette déclaration).

Je me passe de plus de commentaires sur cette publication qui a pour seul et unique objet de détourner des propos avérés en les enveloppant dans une analyse de bas niveau. À préciser que les journalistes qui font ce « fact check » auraient pu très facilement donner un tout autre contexte à ce propos, c’est à dire expliquer la déclaration de Fabius en exposant les actions & décisions prises par la France pour soutenir l’opposition syrienne, appeler au départ du régime syrien, armer ouvertement des milices, cela tout en décidant de fermer les yeux sur la mosaïque complexe des groupes qui forment l’opposition syrienne, et donc in fine sans se soucier de l’usage de ces armes.

À la place, tu as un article complètement orienté et qui soutient, sans le dire, la politique étrangère française.

Tu trouveras ci-dessous des articles majoritairement issus du monde diplomatique (en France c’est un des seuls médias français – à mes yeux le seul – qui traite l’actu internationale de façon sérieuse, et cela sans vomir à la lettre la propagande des chancelleries & des gouvernements qui ont des conflits d’intérêts évidents [ce que font les décodeurs dans l’article en question s’appelle plus communément de la sténographie, rien de surprenant, encore une fois]).

Je t’ai mis des titres « explicatifs » (pour que ça soit pas un pâté illisible), et des citations servant de résumé (si tu as la flemme de lire les articles).


Quand la France demande la levée de l’embargo sur la livraison des armes à l’opposition syrienne (traduction: quand la France décide d’intervenir directement dans le conflit Syrien)


la France et le Royaume-Uni, les deux principales puissances militaires de l’Union européenne : elles militaient depuis plusieurs mois en faveur de livraisons directes d’armes aux opposants syriens, sous prétexte de rééquilibrer les forces et de compenser l’aide fournie au camp gouvernemental par la Russie.

Mais une décision obtenue par défaut, à l’issue d’une douzaine d’heures de discussions jugées particulièrement âpres, en raison de multiples désaccords entre les 27. Les sanctions européennes couraient jusqu’au 31 mai. Les pays-membres ont accepté de reconduire les mesures sur le gel des avoirs ou les interdictions de visas pour Bachar Al-Assad et ses proches. Mais ils ont calé sur la prolongation de l’embargo sur les armes, dont la France et le Royaume-Uni ne voulaient plus.


La levée de l’embargo a suscité une certaine incompréhension dans la classe politique en France : opération « risquée et hasardeuse » (selon la plupart des observateurs), « faute lourde pour la paix et surenchère militaire » (Front de Gauche), « irresponsable et dangereuse » (FN), « remède pire que le mal » (UMP), qui revient à « armer les djihadistes » (Droite populaire), du fait qu’il est difficile de « savoir à qui l’on vend », alors qu’on aurait dû tenir compte du précédent libyen de 2011 (Modem).


S’acharnant tout de même à présenter la France comme « une puissance de paix », le ministre a défendu la levée de l’embargo, « moyen de pression » politique sur le régime syrien, mais surtout outil de« rétablissement de l’équilibre » militaire, afin de permettre aux rebelles, notamment grâce aux missiles anti-aériens qui pourraient leur être fournis, de répliquer aux tirs d’armes lourdes des forces fidèles à Bachar Al-Assad. Il juge que Moscou, qui livre des armes à Damas, est d’ailleurs mal placé pour critiquer cette levée de l’embargo.


Laurent Fabius reconnaît avoir affaire à une « tragédie régionale », avec déjà une implication de nombreux pays (dont la Jordanie, la Turquie, Israël, l’Irak – où « il y a autant ou plus de morts chaque jour qu’en Syrie »), mais ne paraît pas convaincu que lui-même en rajoute. Il se défend toutefois d’être « naïf » dans ce dossier, plaidant pour un« élargissement de la coalition » des opposants, et un soutien exclusivement réservé à ceux « qui permettront à toutes les communautés de continuer à vivre en Syrie », et non à des groupes qu’il range dans le camp « terroriste », comme Jabhat Al-Nosra, « affilié à Al Qaida, financé par des trafics », etc.

Pour Oxfam, « la récente décision de lever l’embargo sur les armes à destination de la Syrie, un des trois Etats ayant justement voté contre le Traité, va à l’encontre de ce principe. Compte-tenu de la nature divisée des groupes d’opposition, de la quasi impossibilité de contrôler in situ si les armes transférées seront utilisées pour commettre des violations, des rapports et témoignages sur les exactions commises par l’ensemble des protagonistes et les détournement des armes et munitions, il y a de graves risques que les armes soient utilisées pour commettre des violations des droits humains, avec probablement de nouvelles conséquences humanitaires désastreuses. La France pourrait alors se retrouver en totale violation de ses engagements au regard de la Position Commune de l’Union européenne sur les exportations d’armements, qui continue de s’imposer aux Etats membres malgré la levée de l’embargo. »

via France-Syrie : l’huile sur le feu, par Philippe Leymarie (Les blogs du Diplo, 31 mai 2013)

 


Quand la France demande la levée de l’embargo sur la livraison des armes à l’opposition syrienne (traduction: quand la France décide d’intervenir directement dans le conflit Syrien)


En effet, le 12 mars dernier, M. Laurent Fabius recevait l’Observatoire des armements ainsi que les ONG pour affirmer la volonté de la France d’obtenir «  un traité robuste, juridiquement contraignant et associant les principaux acteurs du commerce de l’armement ». Le ministre des Affaires étrangères a également réaffirmé «  la prise en compte des droits de l’Homme et du droit international humanitaire dans le traité ».

Quelques heures à peine après avoir reçu les ONG, M. Fabius demandait — conjointement avec la Grande-Bretagne — la levée de l’embargo de l’Union européenne sur les armes vis-à-vis de la Syrie, tout en annonçant, qu’à défaut de l’unanimité requise à l’Union européenne pour lever cette mesure, Paris et Londres prendront la décision de livrer des armes aux rebelles. Car la France «  est une nation souveraine », a précisé le ministre, faisant fi de ses engagements, notamment de la Position commune de l’Union européenne sur les transferts d’armes qui interdit de telles livraisons.

«  Il s’agit du plus mauvais signal qui pouvait être donné, car justement le Traité sur le commerce des armes est destiné notamment à empêcher que des armes soient livrés aux belligérants d’un conflit en cours… Il vise à responsabiliser les États pour éviter une dissémination sans contrôle des armes  », déclare Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements.

Il fut un temps où M. Fabius pouvait affirmer que « notre doctrine est claire : quand la France vend des armes, elle veille à ce que celles-ci ne puissent pas être retournées contre les peuples ». En livrant des armes directement aux Syriens, non seulement la France alimente la guerre civile, mais elle dissémine également des armes qui pourront ensuite atterrir entre les mains de « groupes terroristes », comme ce fut le cas de celles livrées par la France en Libye il y a quelques mois…

Plusieurs États ne veulent pas d’un traité sur le commerce des armes contraignant venant limiter leur liberté de manœuvre. Par son attitude, la France encourage la signature d’un traité symbolique qui ne permettra pas de réduire le nombre d’armes en circulation et la violence subie par les populations. Mais qui permettra seulement d’organiser la concurrence entre les principaux États vendeurs.

La France — qui selon le SIPRI maintient son quatrième rang mondial d’exportateur de matériel militaire — devrait cesser de jouer à l’apprenti sorcier.

via Syrie : la France joue avec le feu – L’observatoire des armements

 


« Quelles armes allons-nous donner et à qui ? »


Pour le président François Hollande, les Européens doivent prendre « dans les prochaines semaines » une décision sur la levée de l’embargo pesant sur la fourniture d’armes aux forces d’opposition syriennes. Le chef de l’Etat français a tenté de rassurer les sceptiques, en assurant que « toutes les conséquences de la levée de l’embargo » seraient examinées par les ministres des affaires étrangères, au cours d’une réunion prévue de longue date les 22 et 23 mars à Dublin.

Une démarche jugée sévèrement par l’ancien chef de poste de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) à Damas et ancien cadre supérieur des services secrets Alain Chouet dans un entretien avec Jean Guisnel (le Point, 16 mars). Le premier considère qu’avec la livraison d’armes à l‘opposition syrienne, « on se trouverait complètement en dehors de la légalité internationale, dans une situation sans précédent. Pour prendre une comparaison, c’est comme si la France, en 1992, avait décidé unilatéralement d’armer le GIA (Groupe islamique armé) et le FIS (Front islamique du salut) algériens, sous prétexte qu’ils avaient gagné les élections, et que les militaires avaient interrompu le processus électoral. Dans le cas de la Syrie, nous armerions des groupes non représentatifs et reconnus par personne, si ce n’est par nous ! »

(…) « L’ONU n’a pas reconnu l’opposition, et d’ailleurs, de quelle opposition parlons-nous ? Elle est totalement hétéroclite et divisée, les militaires ne reconnaissent pas l’autorité des politiques et, à l’intérieur de la composante militaire, les milices djihadistes ont pris le pas sur les autres. Sur le terrain, celle qu’on appelle l’ASL (Armée syrienne libre) est composée d’officiers et d’hommes de troupe qui ont déserté vers la Turquie et qui se trouvent pour la plupart consignés dans des camps militaires, quand ils n’ont pas donné des gages d’islamisme. L’un des fondateurs de l’ASL, le colonel Riad Al-Assaad, se trouve pratiquement assigné à résidence avec l’interdiction de se rendre sur le territoire syrien. Tout cela pour laisser la place aux groupes salafistes et aux djihadistes.

Je repose donc la question : quelles armes allons-nous donner et à qui ? Certains responsables politiques français affirment que nos services spéciaux savent parfaitement à qui il faut les donner. Je connais la Syrie depuis quarante ans, j’ai fait partie des services spéciaux pendant trente ans et j’affirme qu’une telle certitude est totalement présomptueuse », conclut Alain Chouet, qui s’étonne qu’on « soutienne en Syrie ceux contre lesquels on lutte ailleurs » (une allusion au Mali) : « Depuis deux ans, la France a fourni aux opposants syriens une assistance logistique, technique, des entraînements organisés par les services spéciaux, également britanniques ou américains. Cette fois, en livrant officiellement des armes, on passe à un autre stade ! ».


Jusqu’ici, l’exécutif américain paraissait cependant réservé sur la fourniture d’armes aux rebelles syriens. Mais lundi, à des journalistes, le secrétaire d’Etat John Kerry a paru encourager l’initiative franco-britannique : « Le président Obama a dit clairement que les Etats-Unis ne font pas obstacle aux pays qui ont pris la décision de fournir des armes [aux rebelles], que ce soit la France, le Royaume-Uni, ou d’autres. »

via En Syrie, armes à double tranchant, par Philippe Leymarie (Les blogs du Diplo, 19 mars 2013)

 


L’aveuglement de Paris au sujet du départ de Assad, l’abandon de la diplomatie


Dans ce jeu cynique de realpolitik à trois bandes, Moscou a rendu service au président américain en le tirant d’une opération qu’il redoutait, tandis que Paris, déjà sorti de la tranchée, jouait le clairon excité et vertueux en courant vers les lignes de barbelés sans s’assurer d’être couvert. Quelle que soit son orientation politique, tout Français ne peut qu’avoir été accablé par l’isolement du président François Hollande à Saint-Pétersbourg, et par la subordination au moins apparente de Paris envers le positionnement américain et les jeux d’appareil du Congrès. L’Elysée et le Quai d’Orsay auront réussi le tour de force simultané d’exaspérer Washington, de gêner Londres, de faire lever les yeux au ciel à Berlin, de désespérer Beyrouth, de déclencher un concert de soupirs à Bruxelles et d’amuser les joueurs d’échecs de Moscou.


D’autant que le discours prononcé à cette occasion a permis d’apprendre que la France fournirait désormais officiellement des armes à la rébellion. M. Hollande évoque des livraisons « dans un cadre contrôlé, car nous ne pouvons pas accepter que des armes puissent aller vers des djihadistes » et non à « l’ASL », l’Armée syrienne libre. Le problème est malheureusement que l’équation présente trois inconnues, puisque les termes « contrôlé », « djihadistes » et même « ASL » ne sont aucunement définissables en l’état. Quel degré de porosité entre l’ASL et des groupes aux « tendances islamistes plus marquées (4) » comme Ahrar Al-Cham et Liwa Al-Tawhid, ou le Front Al-Nosra, encore plus extrémiste ? La décision de « livrer des armes », légitimée par le fait que « les Russes [le font] régulièrement » (5), jette de l’huile sur le feu et pourrait prolonger la folie de la boucherie syrienne, permettant à M. Al-Assad de dénoncer encore plus commodément l’ingérence étrangère. En somme, un coup de dés sans aucun espoir de traçabilité, contredisant la volonté proclamée par toutes les parties de parvenir à un règlement politique du conflit.


Cet emballement diplomatique et médiatique constitue sans doute le second élément le plus préoccupant de l’affaire syrienne. La France avait-elle assez brocardé le vocabulaire de cow-boy des Américains après le 11-Septembre ! Avec raison, chacun en convient à présent. « Vous êtes avec nous ou avec les terroristes » : on se souvient de cette expression de l’ancien président américain George W. Bush, qui restera comme le degré zéro du positionnement diplomatique, sur le mode néo-conservateur (9). On peut donc se demander, dans le cas syrien, pourquoi il a été jugé si nécessaire d’annoncer à grand fracas la volonté de Paris de « punir » M. Al-Assad. A quoi cette « punition » correspond-elle dans la grille de gravité évolutive qui régit et pondère l’expression de la position des Etats dans le système des relations internationales ? Comme le regrette le professeur Bertrand Badie, « tout a été mêlé : la responsabilité de protéger le peuple syrien — le conflit syrien a fait plus de cent mille morts en deux ans — et la volonté de punir le régime de Bachar Al-Assad. Or punir et protéger sont deux choses différentes (10) ».

via Cinglante débâcle de la diplomatie française, par Olivier Zajec (Le Monde diplomatique, octobre 2013)

 


Si tu veux lire plus sur les « rebelles modérés » que la France soutient et arme, je te conseille cet article du diplo (un des rares médias français qui présente la complexité des acteur armés en Syrie et ne suit pas aveuglement la propagande française/les prises de positions publiques de la chancellerie)


Le Front Fatah Al-Cham (ex-Front Al-Nosra) a récemment rompu avec Al-Qaida, dans le but évident de se démarquer de son encombrante tutelle. Pour nombre d’observateurs, cette démarche symbolique ne vise toutefois qu’à faciliter le soutien financier et militaire que lui apportent ses parrains étrangers, notamment certaines monarchies du Golfe.

via Qui sont les rebelles syriens ?, par Bachir El-Khoury (Le Monde diplomatique, décembre 2016)

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