Mainmise américaine sur les systèmes de communication et d’information

Première évidence de la promiscuité : l’alliance entre l’industrie des nouvelles technologies de communication et l’Etat. Ces liens se formalisent en 1962, date à laquelle sont faits les premiers essais d’un satellite de télécommunication. Les Etats-Unis fondent la COMSAT (Communication Satellite Corporation) et lui confient la mission d’organiser et d’exploiter commercialement cette nouvelle technologie. La COMSAT prend la forme d’une société privée d’un genre inédit. La moitié des actions sont offertes à des particuliers (175 000) et l’autre moitié aux 163 fabricants de matériel de communication. Quatre grandes firmes à caractère multinational – American Telegraph & Telephone, I.T.T., General Telephone & Electronics, Radio Corporation of America – acquièrent plus de 45 % des actions ; les 159 autres entreprises se répartissent les 4,6 % restants. Au comité de direction, les trois représentants directs de la Maison Blanche côtoient les délégués des actionnaires. Ainsi se trouve promu au rang d’appareil d’Etat le pouvoir des grands constructeurs. L’institutionnalisation de ce partnership entre gouvernement et industrie privée à partir de ce secteur de pointe n’a d’ailleurs pas tardé à être considérée par certains économistes comme un modèle, comme l’exemple précurseur de ce qui pourrait se produire dans d’autres branches de l’industrie nord-américaine.

En 1964, munis de cet outil opérationnel, les Etats-Unis proposent aux pays occidentaux la création d’un réseau international de communications par satellite. C’était la naissance d’INTELSAT (International Communications Satellite), dont le COMSAT devint tout naturellement l’administrateur. Propriétaires de 61 % des parts d’INTELSAT lors de sa fondation, les Etats-Unis n’en possèdent plus en 1978 que 38 %. Mais leur hégémonie technologique est telle que leur industrie aérospatiale peut encore s’attribuer les quatre cinquièmes du contrat de construction de la cinquième génération de satellites qui sera lancée dans les prochaines années. La COMSAT a été régulièrement reconduite dans sa charge d’administrateur. D’autre part, les tarifs préférentiels dont jouissent les agences de presse américaines (U.P.I., A.P.) sur ce système international ont fait plus d’une fois tempêter leurs concurrents des pays capitalistes (A.F.P., Reuter…).

Cette première expérience sera la référence obligée de toute autre application de la technologie des satellites (navigation aérienne, navigation maritime, etc.). A tel point que, lorsqu’il s’agira en 1975 de marier dans la métropole l’ordinateur aux satellites en prévoyant d’installer pour 1980 un vaste réseau de stockage et de télétraitement de l’information, le même modèle de coopération entre l’Etat et les firmes privées sera avancée et, après bien des péripéties, trois partenaires concentreront l’initiative : COMSAT (42,5 % des actions). I.B.M, (même quota) et une des plus grandes compagnies d’assurances des Etats-Unis, Aetna Life & Casualty Co. Les sigles de ce nouveau consortium sont tout un programme : C.I.A. !

La COMSAT est aussi devenue, à mesure qu’a progressé la technologie de télécommunication, un des seuls interlocuteurs valables pour l’installation de stations terriennes et de systèmes de satellites nationaux (ceux qui ne couvrent qu’un pays ou qu’une région et qui ont pris leur essor depuis 1973) dans les pays capitalistes et certains pays socialistes comme la Yougoslavie et la Chine populaire. Dans la foulée de la COMSAT, pénètrent les firmes américaines. La dépendance à l’égard du modèle américain est telle que, dans le domaine de la télé-informatique par exemple, les deux principales firmes françaises qui se sont lancées en 1976 dans l’industrie du télétraitement ont dû faire alliance avec des firmes d’outre-Atlantique : Thomson C. S. F. avec Computer Sciences (la plus grande firme des Etats-Unis spécialisée dans les services et les systèmes d’Information) et Matra avec la firme T.R.W. Sans parler de l’informatique livrée à Honeywell (3).

Seconde fusion : celle des intérêts militaires avec les intérêts civils. La matrice de la haute technologie de communication est militaire. C’est l’alliance permanente du complexe industrialo-militaire qui l’a rendue possible et c’est grâce à ce support financier que les innovations technologiques ont pu prospérer. Quelques exemples : le système de défense aérienne des Etats-Unis, établi en 1955, SAGE (Semi-Automatic Ground Environnement), est à l’origine de tous les grands systèmes informatiques, civils et militaires, des pays capitalistes. Le premier grand réseau civil des Etats-Unis, ARPANET (Advanced Research Project), a vu le jour sous l’aile du Pentagone. De son origine militaire, ce système a gardé, par exemple, l’idée initiale d’un réseau de calculateurs maillés de telle façon que le cheminement des données numériques puisse s’effectuer par plusieurs voies différentes et que l’ensemble ne souffre pas trop de la destruction éventuelle d’un ou de plusieurs centres de calcul. Mais cela reste sans doute moins important que le type de rapport social qu’il maintient avec sa cible.

Côté satellites, entre 1958 et 1972, les Etats-Unis ont lancé avec succès cent quinze satellites civils et sept cents satellites militaires. En 1969, les satellites de communication tactique de l’armée américaine employaient des technologies qui n’atterriraient que six ans plus tard dans le domaine civil. En 1976, le Pentagone se réservait 80 % de la capacité du système dit civil de satellites de navigation maritime.

via https://www.monde-diplomatique.fr/1978/03/MATTELART/34654

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